PONT-L'ABBÉ ET LE PAYS BIGOUDEN


Le pays bigouden est probablement la région bretonne qui a à la fois les traditions les plus riches et les plus vivaces encore aujourd'hui… Sa caractéristique la plus célèbre est même devenue le symbole vestimentaire de la Bretagne : on voit des coiffes bigoudènes mises à toutes les sauces, dans les pubs par exemple. Le mot "bigouden" désigne d'ailleurs à l'origine la coiffe elle-même, et plus précisément la partie de toile durcie de 20 à 40 centimètres de hauteur, qui forme l'avant de la coiffe.

CoiffeOn peut aussi voir sur cette photo le gilet brodé de fils dorés, qui fait partie de l'habit du dimanche. La coiffe est ici plus petite que la normale, elle est destinée aux jeunes filles de 12 à 18 ans environ.
Cette photo a été prise sur le port de Lesconil.
Ici, une autre Bigoudène, avec la coiffe d'adulte.
Le costume masculin est moins particulier : il comprend bien sûr le chapeau rond traditionnel à rubans, et un gilet brodé d'une grande richesse.




Drapeau bigoudenVoici le drapeau bigouden : les couleurs orange et jaune sont celles des costumes, tandis que les 23 hermines représentent les 23 communes bigoudènes. Les deux bandes jaunes correspondent aux deux anciens cantons bigoudens, et les trois bandes oranges aux trois cantons actuels. La capitale de cette petite région, qui n'a aucune existence administrative, mais dont l'identité très forte suffit à assurer la cohésion, est Pont-l'Abbé. Elle doit son nom au premier pont construit par les abbés de Loctudy entre le port et l'étang, qu'on voit au premier plan sur la photo ci-dessous.

Château de Pont-l'Abbé

Ceci est le château des Barons du Pont, construit au 18ième siècle (la tour ronde date du 14ième). La devise des barons est caractéristique de l'esprit bigouden : "heb ken", c'est-à-dire "nous-mêmes". Ce château abrite aujourd'hui la mairie de Pont-l'Abbé et, dans le donjon, le Musée Bigouden dont je vous parlerai dans deux pages.



Ce particularisme local, qui donne tant de caractère à la région, s'explique en grande partie par cet esprit bigouden, fait à la fois de repli sur ses terres (c'est la région où la pratique du breton est la plus courante) et de goût pour la modernité matérielle (dont on est toujours fier), d'une importance démesurée accordée à la réputation, au qu'en-dira-t-on, à la "montre", c'est-à-dire au spectacle que l'on donne à autrui, le plus souvent par les femmes, puisque la société bigoudène traditionnelle repose sur le matriarcat. D'où naturellement un orgueil hors du commun : le symbole de la bigoudénie est d'ailleurs un paon stylisé…

Paon

On retrouve ce motif sur les
broderies des costumes.

Et la pire calamité qui puisse tomber sur les épaules d'un Bigouden, ce n'est ni la famine, ni le deuil (causé par les accidents en mer), ni les récoltes ou les pêches catastrophiques, bien qu'aucun de ces fléaux n'ait épargné ma terre au cours des siècles, non, la dernière des malédictions, c'est la honte, le déshonneur. Voici ce qu'en dit Pierre-Jakez Hélias dans Le Cheval d'Orgueil :
« C'est la femme qui gouverne d'une main ferme tout en sauvant la face de son mieux à cause de la honte ("ar vez"). Cette honte terrorise plus la Bigoudène que ne le feront jamais tous les archanges trompetteurs du Jugement Dernier. Contre elle, on peut être assuré qu'elle luttera toujours pied à pied, partout et par tous les moyens. Il m'arrive quelquefois d'entrer dans un estaminet à la suite de grandes personnes de ma famille. Et là, je suis un peu étonné, quand la personne du comptoir demande à un homme ce qu'il veut boire, d'entendre la femme de ce dernier répondre à sa place : un petit Saint-Raphaël. Et l'homme, dont il est de notoriété publique qu'il préfère le rhum ou le vin rouge, se contente de bougonner : "memez tra !" (la même chose). L'appréhension constante des femmes est de voir leur mari tomber dans la boisson. L'ivrognerie est l'une des trois tentations majeures du Bigouden, les deux autres étant l'avarice et l'ambition, du moins si l'on en croit les gens de Quimper, ces culs-étroits. Pour se garder de ces trois côtés, sa meilleure arme est l'orgueil. L'honneur, aurait dit Montesquieu. »

Pierre-Jakez HéliasCe livre, Le Cheval d'Orgueil, paru chez Plon en 1975 dans la collection ethnographique "Terre Humaine", est le récit de l'enfance de l'écrivain, petit paysan pauvre de Pouldreuzic, élevé au début du siècle dans un monde rural dont il analyse les codes sociaux avec un merveilleux sens du récit et de l'humour. Pierre-Jakez Hélias (1914-1995), ci-contre, était devenu depuis vingt ans le chantre du pays bigouden, à la fois poète, écrivain, journaliste et ethnographe. Si la vie et l'esprit bigoudens vous intéressent, il n'y a pas de meilleure source : même si les conditions de vie ont bien changé depuis l'entre-deux-guerres (on a même le téléphone ! ), la tournure d'esprit et les convenances restent quasi intactes encore aujourd'hui, et leur connaissance est indispensable pour une personne extérieure qui voudrait comprendre cette société un peu à part.

Cet esprit s'accorde bien à la nature assez sauvage de la région, dont aucun bétonneur ne s'est jamais occupé. Mais nul besoin de se transformer en ethnographe pour en admirer les curiosités touristiques ou profiter des longues plages bigoudènes de sable fin… tournez la page !



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