LA PARENTHÈSE TINTIN   1955-1959


Tintin ?! Quel rapport entre Franquin, la star de Spirou, et son éternel concurrent Tintin ?

L'histoire commence par un conflit. Franquin, comme les autres auteurs de Dupuis à cette époque, signait un contrat pour chaque album, et n'était pas lié par un contrat global. Pour un de ces albums 1, le responsable financier des Éditions Dupuis (M. Boulier ? ) avait habilement modifié la clause de rémunération de l'auteur. À première vue, on pouvait croire que ce dernier n'y perdrait presque rien, et cette légère perte devait être compensée par un tirage plus important. André, peu aguerri aux subtilités des affaires, a signé. Or l'album est sorti avec un tirage tout à fait ordinaire ; il a eu beau réclamer, son éditeur a nié avoir promis un tirage plus élevé.

Grosse colère de Franquin, lettre de démission, et offre de service à la concurrence "naturelle", le grand rival professionnel et personnel de Charles Dupuis : Raymond Leblanc, le fondateur des Éditions du Lombard, l'éditeur du journal de Tintin !

Charles Dupuis
Charles Dupuis
           
Raymond Leblanc
Raymond Leblanc

En effet, malgré la courtoisie allant de soi entre confrères, ces deux hommes aux ambitions et au profil si proches se livraient une concurrence acharnée, qui débordait du strict cadre professionnel. D'ailleurs, selon le regretté Greg qui les a tous deux bien connus, « Charles Dupuis faisait une véritable fixation, une fixation qui tenait de la névrose, contre Raymond Leblanc »2. Pas étonnant dès lors que le meilleur moyen qu'ait trouvé Franquin pour se "venger" du mauvais coup dont il venait d'être victime chez Dupuis ait été d'aller toquer à la porte de la rédaction de la rue du Lombard. Autrement dit, pour citer encore une fois l'auteur d'Achille Talon, « Franquin a créé "Modeste" uniquement pour emmerder Dupuis »3 !

André avait quand même bien préparé son offre de service : « Pour ce qui est du caractère des personnages, j'avais combiné ça d'après les tendances du journal et préparé une série à peu près sur mesure pour ces gens-là. »4. Il faut dire que les magazines Spirou et Tintin, à l'image de leurs rôles-titres (et des dessinateurs de ces derniers !), ont des caractères bien différents, même s'ils restent tous deux dans le cadre de la morale chrétienne : le premier est "marrant", un peu garnement, plus porté sur l'humour, le second "sérieux", éducatif, avec une majorité de séries réalistes. Et le "sérieux" Tintin pouvait parfois paraître trop austère : ainsi l'arrivée d'un "comique" dans l'équipe était la bienvenue, à condition bien sûr de ne pas trop s'écarter de la ligne officielle !

Modeste et Pompon
Modeste et Pompon
   Ce sont donc des héros "clean" que Franquin vient proposer aux responsables du journal, dont André Fernez, le rédacteur en chef 5. Ce sont des "petits bourgeois proprets" 6 qui bien sûr sont purement amis et non fiancés. Vous remarquez d'ailleurs la verticalité parfaite de la poitrine de Pompon, alors que trois ans auparavant, Seccotine dans "Spirou" était gratifiée de formes féminines certes discrètes mais plus réalistes.

Cependant Franquin a fini par retrouver le contrat signé, mentionnant la promesse de tirage, mais ensuite sa mémoire varie un peu suivant les sources : les choses seraient rentrées dans l'ordre toutes seules 7, mais on peut aussi lire 8 que "M. Boulier" a refusé de s'exécuter même avec le contrat sous le nez, et que c'est Charles Dupuis en personne qui a fini par ramener son protégé au bercail. Ce qui a alors posé de sérieux problèmes à André : lié par contrat pour cinq ans au Lombard, il fut alors obligé de travailler pour deux maisons d'éditions en même temps, livrant les planches de "Modeste" à l'une et celles de "Spirou" à l'autre (et même celles de "Gaston" à partir de 1957, mais n'anticipons pas).

C'est pourquoi, immédiatement ou presque, il fait appel pour les gags de "Modeste et Pompon" à un scénariste, qui n'est autre que Greg ! Encore jeune débutant, Greg était venu cinq ans auparavant lui montrer ses premières planches dessinées. Mais Greg a toujours été plus scénariste que dessinateur et il a pu se fondre avec bonheur dans le monde de "Modeste et Pompon", coloré et pimenté, comme pour Spirou, par la richesse des personnages secondaires.

Le cousin Félix Le premier des seconds rôles : Félix. Il est présenté parfois comme un ami, parfois comme un cousin de Modeste 9. Représentant de commerce casse-pieds (et cassant beaucoup d'autres choses), changeant constamment de catalogue de produits plus ou moins farfelus, il préfigure Gaston Lagaffe par son côté gaffeur et inventif.
Sources également de nombreux gags, les trois neveux farceurs de Félix. Eux aussi ont un lien de famille incertain, et furent d'abord cinq, puis quatre, avant de se stabiliser à trois, sans doute pour faciliter le dessin. Ils sont en général habillés en bleu, blanc et rouge, et tout ce qu'on sait sur leur nom est que l'un d'eux s'appelle Dédé 10. Les trois neveux

Monsieur Ducrin Les deux voisins de Modeste : à gauche, Monsieur Ducrin, fonctionnaire aux impôts irascible 11, et à droite, Monsieur Dubruit, aussi rond que Ducrin est sec, souvent jovial mais toujours importun et envahissant avec son encombrante famille.

Ducrin a été créé par Greg et Dubruit par Goscinny, et les deux voisins ne se sont jamais rencontrés.

Monsieur Dubruit


Autres créations de Greg : l'oncle campagnard de Modeste, prénommé Symphorien, et son coq de compagnie, Jules. Ils habitent Mangetout-sur-Tuteur…

Modeste, Symphorien et Jules

             
Le bébé

Enfin, parmi les personnages récurrents, citons le bébé d'une mystérieuse cousine Améthyste qu'on n'a jamais vue mais qui fournit à Franquin l'occasion de dessiner un bébé dont le modèle n'est autre que sa fille Isabelle, née en février 1957… une semaine pile avant Gaston.

Une des originalités les plus intéressantes de la série est son ambiance "fifties". "Modeste et Pompon" est peut-être l'œuvre de Franquin la plus ancrée dans son époque 12, et c'est une série familiale, du théâtre et non du cinéma d'aventures comme l'est alors devenu "Spirou". À ce titre, le décor prend une grande importance et Franquin s'attache à ce qu'il soit riche et cohérent.

J'ai cité plus haut le nom de Goscinny : en effet, si Greg a été le plus prolifique des scénaristes de "Modeste et Pompon" (outre Franquin lui-même, bien sûr), d'autres célébrités du monde de la BD y ont aussi contribué, comme Goscinny donc, et dans une moindre mesure Peyo, Tibet ou Craenhals.

Pourtant, malgré l'aide de ses scénaristes, Franquin souffrait de cette double collaboration, à la fois à cause de la surproduction qu'elle imposait et parce que c'était un psychodrame permanent avec Charles Dupuis qui ne supportait pas de voir chaque semaine la signature de son meilleur dessinateur dans le magazine de son meilleur ennemi. André a donc réussi à négocier avec le Lombard une "remise de peine" et a mis fin à son contrat en juillet 1959, un an avant le terme prévu, pour réintégrer à temps complet l'équipe Dupuis.

Fin donc de l'épisode… abandon d'une série qui peut apparaître comme une œuvre mineure, une sorte d'accident dans la carrière de Franquin. Née un peu par hasard, éphémère (du moins sous la plume d'André 13), sans prétention, elle n'a pas eu le succès des vedettes propulsées par le crayon magique de son auteur, comme Gaston, Spirou ou le marsupilami. Et pourtant elle a joué un rôle précurseur dans bien des domaines. Elle a d'abord, dans son fond et dans sa forme, ouvert la voie à Gaston Lagaffe, né moins de deux ans après Modeste : on songe à Félix et Modeste vs. Gaston et Fantasio (ou plus tard Prunelle), mais il y a aussi la gymnastique du gag hebdomadaire en une planche, à laquelle Franquin s'est habitué grâce à "Modeste et Pompon"

Plus généralement, elle fut une des premières séries européennes humoristiques en une planche, genre florissant dans les comics américains mais jusqu'alors quasiment ignoré en Europe, si l'on excepte "Quick et Flupke", série d'Hergé restée dans l'ombre écrasante de "Tintin". Son comique de situation, familial (les animaux, les enfants, les voisins, les casse-pieds…), préfigure "Boule et Bill", "Cubitus", ou même "Achille Talon" : Greg a certainement beaucoup profité de sa collaboration avec Franquin sur "Modeste" pour créer son personnage fétiche 14.

Pourtant la série n'est pas passée à la postérité. La raison en est sans doute le contexte "Tintin" avec dans ce magazine une ambiance, des collaborateurs et une direction qui, sans que cela remette en cause leurs qualités, ne cadraient pas avec le pur produit Dupuis qu'était Franquin, et chaque bord devait faire des concessions. L'éditeur n'a en outre jamais beaucoup cru en la parution en album, échaudé par l'échec commercial de "Quick et Flupke" qui était la référence la plus proche.

Ce contexte inconfortable a certainement privé "Modeste et Pompon" de ce brin de folie et de génie qui a finalement permis la naissance, au retour de l'enfant prodigue chez Dupuis, du plus populaire des gaffeurs.



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Notes

1- Vu la date, il pourrait s'agir de "La corne de rhinocéros", paru en 1955.
2- Le duel Tintin-Spirou, page 27.
3- Ibid., page 27.
4- Intégrale Franquin, volume 6, page 4.
5- Hergé, qui accordait à Raymond Leblanc le droit de mettre le nom de son personnage vedette en couverture du magazine, avait en retour un droit de regard sur son contenu. Mais Leblanc avait le dernier mot, motivé par les perspectives de vente, et Hergé avait déjà à l'époque pris ses distances avec des choix éditoriaux qu'il désapprouvait de plus en plus souvent.
6- Intégrale Franquin, volume 6, page 4.
7- Ibid., page 8.
8- Et Franquin créa la gaffe, page 149.
9- En prenant par exemple le volume 6 de l'Intégrale Franquin, qui a le mérite de remettre les planches dans leur ordre chronologique, Félix est un cousin à la page 71 et un ami à la page 183.
10- Vous verrez les enfants à cinq lors de leur première apparition (qui est aussi celle de Félix), page 49 du volume 6 de l'Intégrale Franquin, et présentés comme les petits cousins (ou petits-cousins ?) de Félix. Ils ne sont plus que quatre à la page 52… et sont devenus les neveux de Félix. Cinq de nouveau page 65 avant que Franquin n'adopte définitivement le trio et les couleurs bleu, blanc et rouge page 67. Dédé n'est nommé qu'une fois, page 217, à quelques planches seulement de l'abandon de la série par Franquin. Pour être vraiment précis, on peut signaler qu'une fois le profil des enfants stabilisé, on peut les distinguer, non par les couleurs, dont la répartition varie, mais par leur coiffure (deux ont les cheveux plats et un a une brosse) et leur nez (parmi les deux aux cheveux plats, l'un a un nez rond et l'autre plus allongé). Dédé est celui qui a les cheveux plats et le nez rond.
11- Contrairement à ce qu'on peut lire dans le Livre d'or Franquin, par Jacky Goupil, éditions Vents d'Ouest, Paris, 1987, Ducrin n'est pas un vieux garçon puisqu'on voit son épouse au moins une fois, à la page 182 du volume 6 de l'Intégrale Franquin.
12- Si l'on excepte les bandes de Spirou de l'immédiat après-guerre, lorsque les canons de la libération étaient encore chauds et que Fantasio pouvait acheter au marché un char d'assaut à un soldat américain démobilisé.
13- Vous voulez voir à quoi ressemblent les Modeste et Pompon post-Franquin ? Cliquez ici
14- Et Greg a su rendre hommage à son inspirateur d'une manière des plus originales : il a fait de Franquin la "guest star" d'une aventure d'Achille Talon, Le monstre de l'étang Tacule !