Comme on l'a vu, Morris, "M. Lucky Luke", travaillait avec Franquin chez CBA. Mais lui non plus ne s'est pas retrouvé sans emploi après la faillite : comme Franquin pour Plein-Jeu, il travaillait depuis la fin de 1944 comme illustrateur pour Le Moustique, un magazine masculin édité par Dupuis, en quelque sorte pour Jean Dupuis le pendant "pour homme" des Bonnes Soirées (vous pouvez jeter un œil à mon résumé de l'histoire de Dupuis). Morris a tout naturellement proposé chez Dupuis d'embaucher ses ex-collègues lorsque le journal Spirou, qui ne pouvait plus se contenter des gloires d'avant-guerre (Dineur, Jijé, Doisy…) et des planches américaines pour assurer sa croissance, s'est mis à chercher de nouveaux dessinateurs pour se relancer.
![]() Le Moustique du 7 décembre 1947 ; la légende dit « Hé ! Hé ! Vous ne vous attendiez pas à cette gelée subite ! Pas vrai ? » |
Charles Dupuis rencontra alors André à l'automne 45 dans un café de Bruxelles (on verra plus tard que ces cafés, et particulièrement un célèbre dans la rue Fossé-aux-Loups, ont été les lieux de prédilection de l'équipe Dupuis pendant des années !) et il fut tout de suite question qu'il reprenne la série Spirou, alors réalisée par Jijé, l'"homme à tout faire" du journal et la référence dans le métier. Dupuis a donc envoyé Franquin chez Jijé pour recevoir des conseils, comme apparemment tout dessinateur débutant embauché chez lui 1. André a rapidement commencé à fournir des illustrations pour Le Moustique, comme Morris, avec des premiers dessins publiés le 18 novembre 1945, et pour Spirou, dans le numéro du 22 novembre. Dans Le Moustique, se sont succédé jusqu'en 1959 des illustrations d'humour, des publicités pour les publications Dupuis, et de nombreuses couvertures comme celle à gauche. |
Ceci est sa première illustration parue dans Spirou (celle du 22 novembre 1945). C'est un dessin réaliste pour "L'aile rouge", le feuilleton de Xavier Snoeck alias Yves Legros.

Et ce dessin, une publicité pour le calendrier Spirou 1946, est la première apparition du personnage de Spirou dessiné par Franquin, en décembre 1945.
Il ne s'est pas cantonné longtemps à la simple illustration. Comme prévu par Dupuis, il s'attaqua aux aventures de Spirou très vite, à partir du printemps 1946. Jijé le mit en quelque sorte à l'épreuve en lui confiant de but en blanc la réalisation d'une histoire complète pour l'Almanach Spirou 1947 : ce fut…
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Cet almanach a aussi servi de rampe de lancement aux carrières de dessinateurs de B.D. de Morris (qui y a publié ses premiers Lucky Luke) et Paape (qui y a repris la série Jean Valhardi de Gillain). Pour ces trois débutants, ce fut un succès ! Ils travaillaient dans un petit studio rue Fossé-aux-Loups (en face du fameux café) que Dupuis avait loué pour eux, mais ils ont dû le quitter le jour où Franquin a fichu le feu à un cendrier, ce qui a laissé une odeur épouvantable dans l'atelier, qu'on ne pouvait pas aérer à cause d'une fenêtre bloquée… Franquin ajoute que la maison a été démolie peu après : « Probablement que c'est le seul truc qu'ils ont trouvé pour se débarrasser de la puanteur. »2
En tous cas, "Le tank" a beaucoup plu aux lecteurs, à l'éditeur et à Gillain, si bien que ce dernier a décidé immédiatement de confier Spirou à Franquin à plein temps. Tellement immédiatement qu'il a remis les clés de Spirou à Franquin en mai 1946 en partant en Italie, en plein milieu de l'épisode qu'il était en train de faire ! Cet épisode s'appelle "Spirou et la maison préfabriquée" : le début est donc dessiné par Gillain, et la fin par Franquin, à partir de la quatrième case de la quatrième planche, sans que la différence soit visible, du moins au début.
Par contre, si on compare les personnages au début et à la fin…

Essai réussi, donc. Les jeunes pouvaient prendre la relève avec brio ! Le groupe se sépara : Paape, marié, ne suivit pas ses deux compères Franquin et Morris qui allèrent travailler tout l'hiver 46-47 sur la côte belge, à La Panne, dans une villa louée en commun 3. Cette "retraite" a d'après André permis aux deux jeunes dessinateurs d'acquérir une première maturité, un premier recul sur leur métier et le début de leur carrière 4.
Même si Jijé pouvait désormais se consacrer tranquille à ses nombreux projets 5, il ne se désintéressa pas de ses élèves, au contraire. Après quelques histoires courtes de Spirou (qui ne sont d'ailleurs jamais sorties en album 6), Franquin avait entamé une nouvelle grande aventure, "L'héritage", et connaissait un de ses nombreux moments de doute et de remise en question. Il s'en est ouvert à son maître à penser, Jijé, qui l'a tranquillisé et lui a proposé de venir travailler chez lui à Waterloo, avec Morris, lui aussi présent.
Il s'agissait non seulement de venir travailler, mais aussi d'habiter chez Gillain ! Jusqu'alors, Franquin habitait toujours chez ses parents (nous sommes au début de 1947). Jijé, sa femme et ses trois enfants, qui hébergeaient déjà Willy Maltaite, alias Will 7, se sont donc serrés chez eux pour accueillir ces deux autres jeunes dessinateurs. Et les quatre compères se sont mis à dessiner ensemble, formant ce que Franquin appelera plus tard "le Studio Waterloo" 8, dans l'atelier improvisé de Jijé qui redevenait le soir sa chambre à coucher, tandis que les trois débutants se partageaient deux chambres sous les toits.
Ainsi, les premières planches de Spirou dessinées chez Jijé par Franquin se situent au premier tiers de "L'héritage". André se souvient que ce sont celles venant après l'épisode de Spip et du rat discutant ensemble 9. À propos de cet épisode, on peut remarquer la bagarre d'une grande violence à la fin. Spirou apparaît comme un redoutable cogneur 10, et il semble y prendre plaisir, en plus, même s'il n'use jamais d'armes autres que ses poings. Son adversaire, par contre, utilise tout un arsenal et va même jusqu'à tirer sur Spirou à bout portant avec son revolver (mal, heureusement). C'est particulièrement intéressant dans la mesure où, six ans après, dans "La corne de rhinocéros", les revolvers pointés par des bandits ont été gommés par la censure de l'éditeur 11, alors même qu'aucun coup de feu n'est tiré.



La version actuelle, qui date de 1975, est un curieux mélange : elle a rétabli les armes censurées en 1953 à certains endroits et pas à d'autres, comme on le voit dans les cases ci-dessus.
| Le récit-gag court "Spirou à la plage" et l'aventure suivante, "Radar le robot", furent entièrement dessinés chez Gillain. Son influence s'y fait d'ailleurs nettement sentir. Il intervint dans le scénario et même dans le dessin : cette idée de la corde en bas de la page 33 de Radar le robot est de lui, et ces deux cases sont même dessinées par lui et non par Franquin 12. | ![]() |
C'était normal pour ces dessinateurs réunis sous un même toit. L'ambiance était plus que confraternelle, elle était familiale. Un exemple de collaboration : Franquin a participé au scénario du premier récit de BD de Will 13, "Le mystère du Bambochal", dont Dupuis n'a d'ailleurs pas voulu ! Chacun se mêlait du travail des autres, n'hésitait pas à intervenir et à critiquer, mais aussi à demander aide et conseil, surtout bien sûr à l'"ancien" Jijé. Cet enthousiasme avait parfois des conséquences inattendues, lorsqu'un dessinateur extérieur à la "bande des 4" venait demander conseil : on lui appliquait le même traitement, et il pouvait repartir découragé de tant de critiques amicales mais sans complaisance 14 !
Cette joyeuse période a duré plus d'un an, de début 47 à mi-48. Mais on était en pleine guerre froide : l'Europe, coincée entre les deux super-puissances, pouvait légitimement craindre une troisième guerre mondiale aux conséquences encore plus dévastatrices que celles de la seconde. En particulier, Jijé, le chef de la bande, avait peur au point de vouloir s'installer en Amérique. Il ne l'a pas avoué tout de suite, mais c'était sa motivation réelle pour partir. Morris, lui, n'avait qu'une idée en tête : ressusciter son précédent job dans le dessin animé en allant travailler chez Walt Disney à Los Angeles. Quant à Franquin, il n'avait pas de plan précis : ses copains partaient, donc il a suivi le mouvement (Will, lui, était trop jeune, désargenté, et il a dû rester, la mort dans l'âme).
Les trois dessinateurs ont donc pris le bateau pour New-York, où ils sont d'abord restés un certain temps, au moins un mois et demi : Jijé avait acheté une voiture (une Hudson 15 d'occasion) mais devait passer le permis local, et il avait échoué au premier examen oral 16. Comme il fallait continuer à travailler, les compères postaient vers la Belgique les planches qu'ils dessinaient sur place. Pour Franquin, c'était au cours de "Spirou sur le ring", l'aventure réalisée après "Radar le robot" et sa suite "Les plans du robot". Ils ont d'ailleurs continué à procéder ainsi durant tout leur séjour américain.
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Qui ne s'est pas déroulé qu'à New York ! Une fois que Jijé a obtenu sa liberté de circuler, la bande s'en alla traverser tous les États-Unis jusqu'à Los Angeles. Où Morris apprit que Disney venait de licencier le tiers de son personnel… ses projets de dessin animé aux USA tombèrent donc quelque peu à l'eau, mais comme le dit Franquin, tant mieux : « grâce aux problèmes de Walt Disney, Lucky Luke a pu continuer ! »17 Mais c'était là que Gillain voulait s'installer avec toute sa famille, qui était venue avec lui (et qu'on peut voir sur une autre photo de l'époque). En attendant leurs papiers de résidents, ils décidèrent de descendre au Mexique. La famille Gillain s'installa à Tijuana en septembre 48, Franquin et Morris arrivèrent un mois plus tard. Finalement on n'a plus parlé de s'installer en Californie… Le groupe est resté à Tijuana jusqu'à Noël, puis s'en est allé de nouveau, vers Mexico. Les deux "jeunes" prirent une chambre dans la ville tandis que la grande famille trouva à se loger à une soixantaine de kilomètres de là, à Cuernavaca, qui est traditionnellement un endroit de villégiature pour les habitants de la capitale. On voit sur la photo de gauche les trois compères dans les rues de Mexico : Jijé à gauche, Morris toujours très smart, et Franquin en tenue décontractée. |
Quelle fut l'importance de ce voyage pour Franquin ? Il aime à dire qu'il n'en a rien retiré et qu'il y est allé pour rien 18, parce qu'il était trop jeune, trop immature… Il admet tout de même que ça leur a permis à tous de se tenir au courant de la BD américaine de l'époque, notamment de Mad, aux audaces graphiques en noir et blanc : première influence des Idées Noires trente ans plus tard ?
Quoi qu'il en soit, André était donc le premier à revenir en Belgique. Il y retrouva Will qui, on s'en souvient, était le seul de la "bande des 4" à n'avoir pu prendre part au voyage. Will avait quitté le domicile parental (il avait tout juste 21 ans, 4 ans de moins que Franquin) pour s'installer dans une pension de famille bruxelloise : André, qui s'estimait trop vieux pour revenir habiter chez ses parents, s'y installa à son tour pour reconstituer une sorte de petit studio à deux, jusqu'en 1950. Il y termine "Spirou chez les pygmées", réalise "Les chapeaux noirs" et "Mystère à la frontière".
| Il se maria avec Liliane en 1950, et se mit donc en ménage. Il attaqua alors la première "vraie" aventure de Spirou, "Il y a un sorcier à Champignac" ! |
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Première "vraie", parce que première "grande" : 56 planches, un format d'ailleurs bien plus généreux que les 44 planches habituelles pour un album, longueur aujourd'hui standardisée pour les besoins de l'édition. Et bien plus que les aventures réalisées jusque là par Franquin. Une histoire écrite par le frère de Jijé, Henri Gillain, sous le pseudonyme de Jean Darc : première fois qu'André a recours à un scénario extérieur 19, qui était plutôt un roman fleuve, qu'il élagua et adapta aux besoins de la BD.
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Au centre en noir, Gustave Labarbe, le maire de Champignac. Entre lui et Fantasio, Duplumier, employé de la mairie. |
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Le fermier Gustave, avec un gamin du village. |
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Spirou et Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac… plus simplement appelé "M. le comte" par ses amis (comme Spirou) ou "Pacôme" par ses condisciples (comme Zorglub). |
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L'histoire a eu un succès énorme auprès du lectorat de Spirou : elle a définitivement consacré Franquin comme l'auteur de Spirou. Il ne faut pas oublier que Jijé continuait à réaliser en parallèle d'autres aventures du personnage dans le magazine 21, mais c'est à ce moment-là que Franquin a montré l'ampleur qu'il pouvait lui donner, en le sortant de ses historiettes en quelques dizaines de planches au maximum. Il offrit enfin au magazine Spirou la figure de proue qui lui manquait, et plus qu'un personnage-titre, une série qui donne le ton du magazine tout entier : un style caricature, comique, mais qui reste au service d'une aventure "sérieuse", solidement construite. De quoi mettre tout le monde d'accord.
La richesse des personnages, des décors, des situations, fut confirmée par les aventures suivantes, dans la même veine : "Spirou et les héritiers", "Les voleurs du marsupilami", "Spirou et la Turbotraction" (renommée en cours de route "La corne de rhinocéros"), "Le dictateur et le champignon", "La mauvaise tête" et "Le repaire de la murène". Chacun de ces épisodes de la période 51-55 fut l'occasion de parfaire et d'enrichir le monde de Spirou, dans lequel la série évolua pendant les 15 années suivantes jusqu'à la fin. Quelques exemples… d'abord dans "Spirou et les héritiers" :
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Zantafio, le cousin plus ou moins malfaisant de Fantasio. Je dis "plus ou moins" parce que Franquin hésita un peu sur la noirceur du personnage. Dans l'album, il met la vie de Fantasio en péril pendant la course automobile, mais la lui sauve plus tard dans la jungle. Mais par la suite, il devient définitivement méchant 22 ! |

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"Spirou et les héritiers", c'est surtout la première apparition de ce qui est resté comme la création la plus populaire de Franquin avec Gaston Lagaffe : le génial marsupilami 25, un animal extraordinaire, dont la principale caractéristique physique est sa queue, longue de plus de 7 mètres et douée d'une agileté et d'une force incroyables. Au cours des aventures ultérieures, ses possibilités se dévoileront d'ailleurs au fur et à mesure : il est amphibie, peut parler comme un perroquet, se mouvoir dans la terre comme une taupe… | ![]() |
![]() | Dans "La corne de rhinocéros", apparaît Seccotine, reporter au Moustique comme Fantasio. Rappelons que son nom est celui d'une marque de colle autrefois célèbre… manière de dire qu'elle peut se transformer en pot de colle ! Un peu une rivale et surtout une aide précieuse pour nos héros. Encore un personnage important, et, innovation en 1952, une jolie fille ! |

André a bâti "Les voleurs du marsupilami" sur une idée de Geo Salmon, et "Le dictateur et le champignon" sur une idée de Maurice Rosy. Dans les deux cas, il a fait partir son récit sur l'idée mais a rapidement repris les commandes… et sa fin n'a plus rien à voir avec ce que le scénariste avait prévu.
Au chapitre des collaborations à cette époque, on peut aussi signaler que Franquin a "mis en scène" un album de Tif et Tondu par Will, La main blanche 27 (1954-55). Ce travail de mise en scène, le fait de placer les personnages dans les cases, de déterminer leurs expressions et leur dynamique, était très important pour Franquin. Il l'a réédité plus tard entre autres pour Isabelle, toujours de Will, ou pour les aventures du marsupilami dessinées par Batem.
![]() (La main blanche, page 14) | ![]() (Un empire de dix arpents, page 4) | ![]() (L'or de Boavista, page 37) |
Nous sommes donc maintenant en 1955. Franquin, bien qu'il s'en défende, est devenu la star du journal de Spirou, et même des Éditions Dupuis, grâce aux ventes d'albums qui commencent à décoller (n'oublions pas qu'à cette époque, contrairement à aujourd'hui, les ventes des hebdomadaires de BD étaient très supérieures à celles des albums). En 8 ans, il a fait passer le rôle-titre du magazine d'un statut de personnage à la petite semaine, hérité de son créateur Rob-Vel et perpétué par Jijé, à celui d'un héros d'aventures en cinémascope, d'un intrépide globe-trotter soutenu par tout un environnement drôle et efficace. Grâce à Spirou, et peut-être surtout grâce à la manière unique dont il a étoffé le monde dans lequel il évolue, Franquin a réussi d'une manière spectaculaire son entrée dans le cercle des grands dessinateurs de BD.
Nous sommes donc maintenant en 1955… il a 31 ans, l'âge que Jijé avait lorsque, tout jeune débutant, il s'est présenté à ce dernier sur les conseils de Charles Dupuis. Il n'a déjà plus rien à prouver. Du moins aux autres ; encore tout à lui-même.
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