LA PRÉHISTOIRE   1924-1948


Franquin est né le 3 janvier 1924 à Etterbeek, un faubourg de Bruxelles. Le moins qu'on puisse dire est qu'il a montré des prédispositions pour le dessin depuis son plus jeune âge : il a toujours voulu être dessinateur, il dessinait tout ce qu'il voyait, et le tableau noir qu'il avait reçu en cadeau lui a permis de développer ce don. Cette image est la photo d'un de ces dessins, daté du 4 février 1929. Pourquoi en a-t-on gardé une trace ? Parce que le père d'André a été impressionné par ce dessin à tel point qu'il l'a nettoyé, a rajouté la date et le nom, et a emmené le tout chez le photographe pour immortaliser l'œuvre.

Le chien


Pourtant, ledit père n'a rien fait pour encourager la carrière d'André. Il était banquier, et voulait que son fils devienne agronome, le métier qu'il n'avait pu faire lui-même. Ce père était d'ailleurs un homme aux convictions peu sympathiques, pro-fasciste, maurassien et antisémite, du moins avant la deuxième guerre mondiale, donc à une époque où l'application monstrueuse de ces idées n'avait pas encore permis de prise de conscience générale (ou quasi-générale…). Ainsi chez les Franquin dans les années 30, on lisait La nation belge, le journal de la droite bien-pensante wallonne, qui a cependant eu le mérite d'ouvrir aux enfants ses pages spéciales à l'occasion de l'Exposition Internationale de Bruxelles en 1935. Le journal invitait ses jeunes lecteurs à lui envoyer des reportages illustrés par leurs dessins, et le jeune André a véritablement fait un tabac, avec chaque semaine des articles publiés et les commentaires laudatifs de la rédaction de la Nation.

Voici à droite le tout premier, un Indien, comme la légende le fait judicieusement remarquer. Ces reproductions sont fort mauvaises mais il s'agit de vieux journaux, dont l'impression n'était déjà au départ pas fameuse.

Un Indien
Une perruche Et ici une perruche chez un marchand d'oiseaux, dont le père d'André était un client attitré.
En effet, il y avait beaucoup d'animaux chez les Franquin : le hobby du père était l'ornithologie, il élevait plusieurs centaines d'oiseaux. En dehors de ça, la maison était toujours remplie de divers bestiaux, écureuils, chats, souris, et faisait aussi office de clinique pour merles éclopés… pas étonnant que Franquin ait toujours inclus un grand nombre d'animaux dans ses bandes dessinées ! Et sa famille a souvent dû se retrouver devant des problèmes de ce genre… ® Les animaux de Gaston
(Le cas Lagaffe, page 12)

Les premiers souvenirs BD de Franquin remontaient à cette époque, lorsqu'il dévorait les histoires américaines des journaux d'Opera Mundi, Robinson, Hop-là ! et surtout Mickey, alors édité en français par Hachette. Disney a certainement été la première influence notable de Franquin, qui a même déclaré : « c'est en lisant des histoires américaines que j'ai appris à dessiner, comme à peu près tous les gars de ma génération »1. La manifestation la plus célèbre de cette influence est une séquence dans Les chapeaux noirs (1950), celle du cactus qui tombe sur le gangster, entièrement (mais inconsciemment !) pompée d'un gag Disney.

Le père d'André dessinait aussi : il réalisait des dessins de couverture pour le bulletin de son club d'ornithologie. Mais ce n'était pas suffisant pour voir les aspirations de son fils d'un bon œil. Heureusement, la mère d'André et ses voisins ont réussi à infléchir la volonté du père (ou plutôt, à le faire renoncer à son contrôle sur les destinées de son fils), et c'est comme ça qu'il s'est retrouvé fin 1942, après ses humanités (les études secondaires en Belgique), élève de l'école de dessin de Saint-Luc, toujours à Bruxelles 2.

Croqué par lui-même 50 ans plus tard

Il faut dire qu'André a fait toute sa scolarité dans des établissements "de frères" : Saint-Antoine pour le primaire, Saint-Boniface pour le secondaire. C'était plus pour des raisons de principe, de moralité, que pour l'aspect religieux, car ses parents n'y étaient pas spécialement attachés, ils pratiquaient surtout par tradition. Saint-Luc était avant tout une institution d'art sacré, dont le but était d'apprendre à réaliser des fresques, des compositions religieuses. Ainsi André a été, dès son plus jeune âge, embrigadé dans l'enseignement religieux, avec toutes les contraintes physiques et mentales, avec tout le bourrage de crâne que cela implique. Il était au début, probablement comme tout enfant, un petit catholique zélé, soucieux de bien faire, et s'est imprégné de cet environnement. Mais progressivement, en grandissant, il s'est rendu compte de l'absurdité de cet endoctrinement, d'abord en "laissant tomber" la pratique religieuse, puis en développant une révolte et une haine contre le principe de religion, privant l'homme de sa liberté de penser et le conduisant, depuis des milliers d'années et aujourd'hui plus que jamais, à des tueries "sacrées". Comme il le disait, « ce monde est déjà bien assez effrayant par lui-même, et on nous impose des religions pour le rendre encore plus âpre, c'est effarant ! »3 Cette révolte a servi de thème, trente ans plus tard, à quelques Idées Noires particulièrement réussies !

Un écolier nommé Franquin


Quoi qu'il en soit, c'est à Saint-Luc que Franquin apprit ses premiers éléments de technique. Ses professeurs ayant remarqué qu'il n'était guère doué pour l'imagerie religieuse, ils l'avaient préposé à l'illustration des Fables de La Fontaine, travail dont il ne nous reste malheureusement rien. Il a aussi pratiqué le dessin d'après modèle : nu (masculin bien sûr !), sculpture, nature morte. Cet enseignement lui servit durant toute sa carrière : « Rien de ce que j'ai fait à Saint-Luc ne fut inutile, c'est évident »4, déclarait-il.

En 1941, il s'était lié d'amitié avec sa petite voisine, Liliane : « Nous nous sommes plus dès que nous avons fait connaissance »5. Ces dessins datent de 1943, André était donc encore élève à Saint-Luc.

André à 19 ans...
Les futurs époux…
...et Liliane à 17


Un autre exemple des dessins de cette époque, représentatif de l'enseignement technique réaliste de Saint-Luc.

Un chamois


Mais la guerre sévissait. Franquin et ses collègues de Saint-Luc étaient relativement privilégiés, parce que cet établissement était vu d'un bon œil par l'occupant allemand (le rexiste Léon Degrelle, pro-fasciste, y avait fait un grand nombre de discours avant-guerre). Ainsi ils bénéficiaient de divers passe-droits qui adoucissaient les restrictions et surtout les dispensaient du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire, qui envoyait de force les jeunes hommes des pays occupés travailler en Allemagne) en vigueur en Belgique. Mais il n'y avait pas de passe-droits contre les bombardements, et les V1 allemands sont tombés sur Bruxelles en 1944. Pour éviter que tout le monde soit tué en cas d'un bombardement de l'école, cette dernière a alors fermé provisoirement 6.

Donc Franquin, suite aux événements, a quitté Saint-Luc. Sans aucun projet : il habitait chez ses parents et « passait sa vie à dormir »7… Mais d'autres prirent des décisions pour lui. À Saint-Luc, il connaissait un élève en fin d'études, Édouard Paape (pour le grand public, il changea son prénom en Eddy),Eddy Paape qui travaillait en parallèle depuis 1942 comme animateur pour un petit studio clandestin (car résistant) de dessins animés à Liège, la CBA (Compagnie Belge d'Actualités) de Paul Nagant. CBA déménagea à Bruxelles à la Libération, en septembre 1944, après l'incendie de ses locaux liégois, et rechercha de nouveaux collaborateurs pour relancer sa production. Paape (à droite) s'était rappelé les dessins réalisés à Saint-Luc par André, et eut l'idée de le recommander auprès de son employeur. Voici donc Franquin embauché, à 20 ans, comme animateur adjoint chez CBA, où il rencontra Maurice de Bevere, alias Morris, le futur créateur de Lucky Luke, ainsi que Georges Salmon, journaliste et bricoleur invétéré (et qui comme Paape préféra raccourcir son prénom pour devenir Geo Salmon). Peu de temps après, en mars 1945, Pierre Culliford fut également embauché : il devint par la suite célèbre sous le nom de Peyo, grâce à ses petits Schtroumpfs… Cinq futurs piliers des Éditions Dupuis se retrouvèrent donc collègues à faire du dessin animé à Bruxelles à la fin de la guerre !

Franquin par lui-même
Franquin par lui-même
Morris par lui-même
Morris par lui-même
Geo Salmon par Franquin
Geo Salmon par Franquin
Peyo par Walthéry
Peyo par Walthéry

C'est tout de même curieux car le métier d'animateur de dessins animés ne s'improvise pas. Franquin a dit à ce sujet : « Moi, j'étais donc animateur, ce qui était aberrant vu que personne ne m'avait rien expliqué et que je n'étais pas assez malin pour comprendre seul le problème des 12 ou 24 images-seconde. La seule animation que j'ai faite passait à une vitesse folle ! »8 En plus des animations, il réalisait des séries d'images fixes pour projecteur, comme par exemple l'historiette d'un réveille-matin tentant de réveiller un personnage profondément endormi, le seul travail dont on ait une mention fiable (mais malheureusement pas de traces matérielles), et qui doit comporter une quarantaine de dessins. Cette séquence n'est pas sans rappeler le début de "L'héritage" (1946 donc deux ans plus tard).

Franquin connaissait l'illustrateur Louis Haché, qu'il avait rencontré dans un cercle de dessinateurs, et qui l'a présenté à Jean-Jacques Schellens. Schellens avait un rôle important dans le monde de l'édition, il était secrétaire général de l'Association des Éditeurs belges, et il a même par la suite fondé les éditions Marabout. Fin 1944, il lançait la revue scoute Plein-Jeu 9, qu'il considérait comme une revue à l'esprit jeune et déluré : « Nous voulions donner du scoutisme une image moins bien-pensante, plus irrévérencieuse »10 (une irrévérence bien gentille et innocente cependant !). Il engagea immédiatement Franquin pour réaliser divers travaux dessinés réalistes et humoristiques en parallèle à son activité chez CBA. Ce fut dans le numéro 2 du journal, paru en février 1945, qu'apparurent les premières contributions de Franquin : 4 dessins réalistes et un humoristique. Durant les trois années 45, 46 et 47, la collaboration graphique avec Plein-Jeu fut intense, avec plusieurs illustrations par numéro, aussi bien réalistes qu'humoristiques. Puis le nombre de dessins déclina, et le dernier inédit de Franquin dans Plein-Jeu semble avoir été publié en avril 1949. Jean-Jacques Schellens par Franquin
J.-J. Schellens par Franquin

Le style caricature dans Plein-Jeu… ®

… et le style réaliste, nettement plus martial. ¯

Des scouts

            Un scout en Indien

Il peut être difficile d'imaginer le style réaliste de Franquin : ne sont connues de lui que ses œuvres humoristiques, et ses dessins réalistes ont été rares. On en trouve surtout dans Plein-Jeu (ci-dessus à gauche, et un autre exemple en cliquant ici), puis ensuite pour les Éditions Dupuis (qui ont joué un rôle prépondérant dans la carrière d'André : pour ne pas prendre trop de place dans le récit principal, j'ai fait un résumé de leur histoire que vous pourrez lire ici) dans ses journaux pour adultes comme Les Bonnes Soirées. Et ça ne va pas au-delà du début des années 50. Pourtant, Franquin a continué pendant toute sa carrière à faire du dessin réaliste, en général non publié (un bel exemple ici).

De toute façon, depuis l'enseignement reçu à Saint-Luc, Franquin a toujours gardé la faculté de faire du réaliste : « Je pourrais, si vous aviez la patience de poser, faire votre portrait de façon très ressemblante, presque photographique. »11 Comme celui-ci. Mais ça n'a jamais débouché sur une série, un travail publié, ce qu'il explique ainsi : « Moi, je suis adroit dans le dessin d'après nature mais je suis une sorte d'appareil photographique sans lentille : je dessine exactement ce que je vois. Donc cette habileté, qui m'amuse beaucoup, n'a jamais véritablement évolué vers un style réaliste. […] C'est sans doute pour cela que je n'ai jamais fait de série réaliste… »12

Mais revenons à Plein-Jeu : il est important de dire que l'apport de Franquin au journal ne s'est pas limité à des dessins. Il découvrit de l'intérieur ce qu'est un journal, la vie de sa rédaction, et comment l'enthousiaste et inventif Jean-Jacques Schellens parvenait à l'animer à chaque numéro, à trouver pour ses lecteurs des choses nouvelles avec des petits moyens. Rapidement, André s'est mis à participer à cet effort, en influant aussi sur le contenu du journal, à la manière de ce qu'il fera 10 ans plus tard avec Yvan Delporte à la rédaction du journal de Spirou !

Plein-Jeu n'est pas le seul journal scout auquel Franquin a collaboré : sa rencontre avec Schellens l'a conduit à dessiner aussi pour Carrefour des routiers (un "routier", dans ce contexte, est un jeune adulte scout), à Noël 1944, donc avant même de commencer à travailler pour Plein-Jeu. De nouveau à Noël 1945 : il dessina cette couverture.

Couverture de Carrefour des Routiers

Ces premières collaborations, des scènes religieuses, des cartoons moralisateurs à la gloire du clergé, apparaissent aujourd'hui paradoxales… Comme je vous le disais plus haut, Franquin est ensuite devenu peu à peu un farouche opposant à la religion et à toutes les aliénations qu'elle porte en elle. Cependant, il avait gardé un si bon souvenir de sa collaboration avec Schellens qu'il a continué à collaborer pendant toute sa carrière, plus ou moins régulièrement, avec des institutions scoutes, et en premier lieu la Fédération des Scouts Catholiques de Belgique, à l'époque l'éditeur de Plein-Jeu.

Mais n'oublions pas qu'André, à son entrée chez Plein-Jeu, restait employé chez CBA. Pas pour longtemps : à la Libération, les productions américaines envahirent l'Europe et les studios locaux n'y résistèrent en général pas. CBA fit donc faillite. Contrairement à ce qu'on a pu écrire, y compris Franquin lui-même 13, ce dernier ne s'est pas retrouvé au chômage à ce moment : il avait son contrat avec Plein-Jeu et vivait chez ses parents 14, il n'avait donc pas de souci matériel particulier. Mais sa très forte envie de dessiner l'a poussé à chercher une nouvelle occupation…



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Notes

1- Intégrale Franquin, volume 1, éditions Rombaldi, Lille, 1984 ; page 6.
2- C'était d'ailleurs en partie parce que son père avait auparavant pris la décision de s'y inscrire, aux cours du soir, pour améliorer sa technique !
3- Et Franquin créa la gaffe, par Numa Sadoul, éditions Distri BD, Bruxelles, 1986 ; page 38.
4- Ibid., page 15.
5- Ibid., page 44.
6- La période à Saint-Luc est connue avec une certaine précision, ce qui conduit à dire que Franquin y est resté de fin 1942 à mi 1944, soit un an et demi. Il est amusant de constater qu'il a toujours déclaré qu'il n'y était resté qu'un an, sauf une seule fois, dans le bouquin de P. Vandooren chez Marabout (Comment on devient créateur de bandes dessinées), le premier (il date de 1969 !) où l'on parle "sérieusement" de BD.
7- Intégrale Franquin, volume 1, page 8.
8- Et Franquin créa la gaffe, page 16.
9- Le prédécesseur de Plein-Jeu avant-guerre, Le Boy-Scout belge, avait publié les premiers dessins d'Hergé en 1926, et Plein-Jeu a ensuite fait débuter des dessinateurs aussi connus que Peyo, MiTacq, Will ou Herman…
10- Intégrale Franquin, volume 7, page 55.
11- Comment on devient créateur de bandes dessinées, par Philippe Vandooren, éditions Marabout, Verviers, 1969 ; page 26.
12- Le duel Tintin-Spirou, par Hugues Dayez, Les Éditions Contemporaines, Paris, 1997 ; page 159.
13- Dans Comment on devient créateur de bandes dessinées, page 23.
14- Et Franquin créa la gaffe, page 17.