DUPUIS


Dupuis, c'est d'abord l'héritage de son fondateur Jean Dupuis (1875-1952). Il connaît une enfance modeste, élevé dans la morale catholique par ses oncles et tantes, après la mort de sa mère et le départ de son père pour l'Amérique. En 1898, le jeune homme, apprenti imprimeur, qui vivait de petits boulots, rachète à Bruxelles cette petite presse à pédale (actionnée par le pied), de marque Kobold. Il l'installe chez lui, à Marcinelle, et commence par des petits travaux tels que des impressions d'étiquettes, de prospectus… et le petit atelier artisanal se développe rapidement grâce à l'habileté commerciale de Jean Dupuis. En 1911, l'imprimerie est la plus importante du Hainaut et compte une trentaine d'employés. La petite presse Kobold

Premier coup dur en janvier 1914 : un incendie détruit tout. En 6 mois cependant, Dupuis reconstitue un nouvel atelier, plus moderne… et la guerre éclate. L'entreprise tourne au ralenti, les ouvriers sont au front. En 1918, à la fin de la guerre, les affaires reprennent de plus belle. Mais un événement va infléchir le destin de l'entreprise : un chanoine confie à Dupuis l'impression de son bulletin paroissial, L'Ami du Foyer. C'est le premier périodique Dupuis. Vient ensuite un magazine paroissial, Le Roman, destiné à détourner les milieux modestes des publications de "romans de gare" pas assez vertueux ni cathos… mais il n'aura pas un grand succès.

© Editions Dupuis
Couverture des Bonnes Soirées
Le numéro 1 des Bonnes Soirées ; la légende
dit « Elle vint s'agenouiller près de la jeune
fille, et, entourant de son bras les épaules… »
Il aura par contre le mérite de faire réfléchir Jean Dupuis sur l'opportunité de publier un magazine familial, tout public, attrayant mais bien-pensant… le 2 avril 1922 naît Les Bonnes Soirées (couverture à gauche, et une autre ici), un hebdomadaire qu'on qualifierait aujourd'hui de magazine féminin. Deux ans plus tard, le 23 novembre 1924, c'est au tour du Moustique (couverture à droite, et une autre ici), l'équivalent "pour homme" : des reportages, des dessins d'humour, un feuilleton… et plus tard les programmes de radio puis de télé. © Editions Dupuis
Couverture du Moustique
Et le numéro 1 du Moustique ; la légende dit
« PERSPECTIVE
- On pourra plus rentrer à la maison !…
- Passque ?…
- Passque elle est devenue trop petite !… »

Dupuis continue son développement dans les années 30 : des éditions en flamand des Bonnes Soirées (De Haardvriend, 1934 ; ce titre signifie L'ami du foyer, Dupuis a donc repris, en flamand, le titre de son tout premier périodique paroissial) et du Moustique (Humoradio, 1936) apparaissent, ainsi que des collections de romans qui n'auront pas un succès phénoménal. Le métier de l'entreprise est définitivement celui de la presse illustrée. À cet égard, le bouleversement viendra de la création du troisième magazine : après les dames et les hommes, les enfants, c'est Spirou.

Couverture de Spirou
La couverture du premier numéro de Spirou : la naissance
de Spirou, par la grâce d'un dessin auquel Rob-Vel donne vie.

Jean Dupuis veut contrer le déferlement des illustrés américains en Europe, les Robinson, Hop-là ! et surtout Mickey, alors édités en français avec grand succès par Hachette. Il lance ce magazine pour la jeunesse le 21 avril 1938, en lui donnant le nom wallon de l'écureuil, l'animal vif et malin. C'est le dessinateur français Rob-Vel (Robert Velter), dont la femme belge Davine (Blanche Dumoulin) travaille déjà pour Dupuis comme illustratrice pour Les Bonnes Soirées, Le Moustique et les romans publiés par la maison, qui est choisi pour animer le personnage-titre, qui deviendra le symbole de la réussite de Dupuis dans la B.D..

© Editions Dupuis
Jean Dupuis en 1948
Jean Dupuis en 1948
C'est à cette époque que la deuxième génération prend progressivement les rênes de la maison : les deux fils de Jean Dupuis, Paul (le technicien, le spécialiste de l'imprimerie) et Charles (l'artistique, responsable du contenu des publications), ainsi que son gendre René Matthews (responsable des éditions flamandes). Plus tard, dans les années 60, l'autre gendre, l'ingénieur Marcel Dupuis (oui, il s'appelle aussi Dupuis, mais c'est un hasard), prendra peu à peu le relais de son homonyme Paul Dupuis à la tête de l'outil de production.

En attendant, c'est la guerre qui éclate de nouveau et sème la panique. Jean Dupuis part se réfugier en Angleterre, les auteurs et les ouvriers sont enrôlés, le papier n'arrive plus, Paul Dupuis est même fait prisonnier de guerre, mais Spirou continue à paraître tant bien que mal jusqu'en septembre 1943… pour repartir dès la Libération en octobre 1944.

L'après-guerre marque la victoire de la B.D.. C'est l'éclosion des grands talents, des Franquin, Morris, Peyo, Roba… héritiers spirituels du précurseur Jijé qui avait porté Spirou à bout de bras pendant la guerre. Jean Dupuis disparaît mais pendant presque 30 ans, Dupuis sera synonyme de ces géants de la B.D. classique, au point d'étouffer quelque peu les autres activités : les publications de romans, les dessins animés ne marcheront guère. L'apparition de Gaston Lagaffe en février 1957 marque l'apogée de la créativité de Spirou, dirigé par l'inventif Yvan Delporte, extraordinaire touche-à-tout, grand ami de Franquin, éternel gamin à la grande barbe, le tout sous la bienveillante protection de Charles Dupuis, pour qui Spirou est le domaine réservé, la bouffée de fraîcheur.

Jusqu'à l'arrivée des années 70 et de leurs bouleversements. D'abord le succès phénoménal des Schtroumpfs de Peyo (cette fois, le dessin animé triomphe !), puis celui des albums, dont les ventes explosent en même temps que le tirage du magazine de Spirou s'effrite. La crise d'identité menace : en même temps que les auteurs vedettes vieillissent et commencent à prendre du recul, la concurrence des albums et surtout des autres loisirs, télé en tête, font vaciller Spirou. Les héritiers des dirigeants se disputent le pouvoir et certains aimeraient bien retirer leurs capitaux et déroger ainsi au principe de réinvestissement systématique des bénéfices dans l'entreprise, fixé par le patriarche fondateur. Les Schtroumpfs

La page se tourne en 1985 avec la vente par la famille de l'entreprise au groupe financier Bruxelles Lambert allié à Hachette, tandis que les Éditions Mondiales reprennent les hebdomadaires familiaux (Télémoustique, Bonne Soirée, Humo, les trois héritiers des journaux d'avant-guerre). La crise est surmontée par les investissements réalisés par le nouvel actionnariat, avec notamment une nouvelle imprimerie ultra-moderne à Fleurus. Parallèlement, le journal de Spirou retrouve un second souffle grâce à une profonde remise en cause éditoriale. Le dynamisme de ses rédacteurs en chef comme Philippe Vandooren, qui a fait traverser les années 80 à Spirou, et ensuite Patrick Pinchart et Thierry Tinlot, a permis l'indispensable modernisation qui a fait défaut à son grand concurrent Tintin, disparu sans gloire en 1988, victime de ses errements.

Les ateliers de Marcinelle, route de Philippeville
Dupuis à Marcinelle en 1946
Dupuis Printing à Fleurus
Dupuis à Fleurus 40 ans plus tard
Dupuis, c'est aujourd'hui avant tout la puissance de l'édition d'albums parmi les plus populaires, des Schtroumpfs à Gaston en passant par Lucky Luke et Spirou. C'est aussi un hebdomadaire rajeuni et en bonne santé… mais qui n'a plus grand-chose à voir avec le souffle créatif des années 50-60.